ABOUT  H O R S ( ES )

par Frédéric Elkaïm

Dans l’intimité des coursiers


Katrin Benninghoff est une passionnée de chevaux qui porte un œil photographique particulièrement précis, respectueux et émouvant sur ces animaux de haute compétition. A travers des focus troublants mettant en scène des parties du corps de ces superbes athlètes, elle nous présente une série de paradoxes visuels, depuis la fragilité de corps puissants et entraînés jusqu’à l’intimité nécessaire pour approcher leurs âmes craintives et sensibles. Et ce faisant, elle nous permet non seulement de dépasser les images traditionnelles de performances, mais en scrutant de près chacune de leurs parties, ses macro-photographies nous plongent également dans la confusion et le trouble. Ou comment nous faire partager sa profonde connaissance de « l’autre » en observant l’animal non comme un « cliché », mais comme un tout « décortiqué », que notre regard est amené à recomposer indéfiniment. C’est ce qui constitue toute l’originalité de cette exposition.

Katrin Benninghoff a passé une grande partie de son existence à tout d’abord aimer puis prendre soin des chevaux et à les gérer dans leurs défis sportifs. Ce qui la fascine dans l’intimité qu’elle partage avec ces êtres, c’est la coexistence de la puissance et la rapidité avec la fragilité et la délicatesse. Auprès de la photographe suisse, plasticienne et portraitiste Aline Kundig, elle se forme à la photographie, à l’approche sensible du sujet et commence à poser un regard artistique sur ces animaux. Il en résulte une incarnation des chevaux eux-mêmes, dans une photographie précise, pleine conscience simultanée des présences respectives du photographe et du « modèle ». Katrin Benninghoff ne fait qu’un avec eux, au moment précis du déclenchement de l’obturateur. Mais c’est le cadrage de ses « portraits » qui permet de dépasser les traditionnelles images d’Epinal de grands coursiers en compétition ou courant librement dans la campagne, clichés tellement ressassés qu’ils effacent la réalité tangible et complexe de ces athlètes. Car notre photographe décide de saisir avec ses macro-photographies, non les silhouettes complètes, mais au contraire des parties spécifiques du corps. On pourrait trouver cela anecdotique et pourtant ces images nous frappent, nous attirent, nous étonnent, nous troublent et nous hypnotisent. Ce qui est véritablement singulier dans ce travail, c’est sa capacité à nous faire plonger dans l’intimité profonde de ces animaux : muscles, peaux et crins qui semblent se déployer en vaguelettes de sensations sous nos mains, en un miroir tantôt lisse, tantôt rugueux, inlassablement troublé ; orifices qui évoquent nos propres organes ; bouches démesurées et pourtant magnifiques ; œil éveillé, attentif, craintif. Puzzle d’un mystère qui tout à coup nous rappelle qu’en chaque espèce, qu’en chaque être, il y a une forme d'aboutissement, et de perfection.


Depuis l’antiquité et le Moyen-Age, les artistes s’interrogent sur le genre humain en décalant leur regard sur le règne animal et particulièrement sur le cheval, dont l’Histoire est liée à la civilisation. Nombre de peintres, de sculpteurs puis de de photographes se sont intéressés aux chevaux et en particulier parmi eux, Théodore Géricault. Le peintre romantique pouvait, par sa touche libre et expressive, exprimer toute la personnalité de l’animal dans le simple détail de sa croupe. Le travail de Katrin Benninghoff me fait penser à cette plongée profonde, à ce rapport non pas de « captation », mais bien de « vie commune », de réalité convergente, d’empathie totale avec le modèle, à l’instar d’une Diane Arbus ou d’une Nan Goldin. Et après tout, si pour une fois, l’approche intuitive de notre « jeune » photographe n’avait pas pour objet final d’interroger l’humain mais plutôt de garder la « vérité pleine » de cette fragile puissance ? Si par ces singulières prises de vue, elle nous obligeait à nous décaler de nous-même pour en ressentir toute l’ampleur originale, singulière, différente, parfois quasi surréaliste ? Et si par son affection envers ces coursiers, elle nous témoignait simplement d’une forme de modestie, saine réactivation de notre regard éloigné de toute vanité humaine ?